Distribution musicale au Niger, enjeux et urgences
By Inhouse team
12 Juil 2018 - 13:23
- Par Françoise Ramel
MIA Connects offre l’occasion de partager quelques constats sur l’actualité musicale nigérienne qui mériterait un travail exploratoire plus approfondi, répondant à une véritable urgence tant les enjeux sont importants, ne serait-ce que pour la sauvegarde de pratiques ancestrales liées à la vie des zones rurales et des dix ethnies* qui composent le Niger.
Ce sont ces répertoires traditionnels qui alimentent encore aujourd’hui un potentiel de création chez la jeune génération, à condition d’en faciliter l’accès et la transmission par l’apprentissage. Rien n’est moins évident, car comme en Europe, l’évolution des modes de vie, des moyens d’information, des mobilités, a bouleversé les codes établis, notamment au sein de la famille, du village, et entre les générations.
Si,dans ces vastes espaces, le sentiment d’appartenance identitaire, la conscience collective de partager un destin commun, semblent mieux résister aux logiques contemporaines calquées sur les modèles de développement urbains, l’expression de styles musicaux nourris de ces cultures rurales et l’émergence de nouveaux artistes, restent un pari difficile.
Sans réel soutien à la création et sans circuits de diffusion favorisant la mobilité des musiciens, leur visibilité, leur présence dans des médias envahis par du son commercial produit à l’étranger, les artistes au Niger risquent de se poser encore pendant quelque temps la question de la reconnaissance de leur travail, en plus de celle de leur subsistance.
Il y a 25 ans pourtant, un jeune ingénieur spécialiste des sols, de l’extraction minière et du pétrole soutenait à l’Université de Strasbourg une thèse de musicologie. Il s’appelait Mahaman Garba, il était nigérien et son travail de recherche portait sur « La musique des Hawsa du Niger », sous la direction de Jean During. À la même époque, sous l’impulsion de ce passionné décédé depuis, se constitue à Niamey une collection d’instruments traditionnels qui témoigne encore aujourd’hui de la richesse des traditions populaires, de leur diversité. Ce musée est une des activités du Centre de formation de la promotion musicale qui œuvre, avec d’autres acteurs culturels, à la promotion de la musique nigérienne, la formation des musiciens et la recherche.
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Dans un pays qui comprend d’importants territoires désertiques, le contexte géographique est essentiel pour comprendre pourquoi cette partie du continent semble un peu à la traine en matière de développement musical, contrairement à des pays voisins, notamment le Nigéria qui s’est placé en chef de file de l’industrie musicale africaine et inonde les médias avec ses titres, ses artistes en vogue.
Outre cette particularité géographique, il convient de rappeler que le Niger a connu ce que l’on appelle communément les rébellions touarègues. Le pays est confronté actuellement à des tensions au Sahara, toujours classé en zone rouge par le Ministère des Affaires étrangères français, ce qui contribue à accentuer l’isolement, le sous-développement et le désoeuvrement de toute une jeunesse qui ne trouve pas à s’employer, sinon en tirant un revenu de trafics en tout genre.
Mohamed Djillou explique pour Music in Africa que lui ne veut pas rester au chômage, qu’il n’aime pas rester à ne rien faire. Sa vie c’est la musique, mais il ne peut pas en vivre. Il est Kel tamasheq. Depuis qu’il sait tenir une guitare, il joue sur scène avec des musiciens dont certains ont percé depuis à l’international comme Mdou Moctar.Il n’attend rien des institutions, ni du hasard des rencontres qui ont permis à de rares artistes de sortir de l’anonymat, comme Bombino, révélé grâce au documentaire d’un américain, Ron Wyman, réalisateur de « Agadez, the music and the rebellion ».
C’est au Nigeria que Mohamed Djillou a conduit son groupe, Zone touareg, pendant un mois, dans l’espoir de pouvoir sortir un album, faute d’avoir pu trouver des soutiens dans son propre pays. Il est sur le chemin du retour vers Agadez, à la fois enthousiaste parce que le groupe a tenu bon même sans argent, que les 12 titres enregistrés tiennent la route, même si musicalement, il reste beaucoup de travail pour obtenir un son et des arrangements fidèles aux attentes et à l’identité du jeune chanteur-compositeur, accompagné de musiciens qui font le choix de lui faire confiance, quand beaucoup auraient renoncé face aux difficultés.
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Car vouloir faire de la musique au Niger ne va pas de soi, en tout cas sur le plan professionnel. Rabo Mato, ancien conseiller artistique rattaché au Cabinet du 1er ministre explique comment tout artiste désireux de créer dans ce pays doit avant tout s’armer de patience et démontrer une capacité de travail hors norme.
«C’est toujours le manque de moyens qui assaille nos artistes. Nous ne sommes pas encouragés, l’Etat n’en fait pas une priorité. C’est le sort qui est réservé à la culture en général, pas seulement au Niger. La culture n’est pas une priorité pour les décideurs nationaux. »
« Notre musique n’est pas compétitive. A part quelques artistes qui ont dépassé le cadre national, notre musique moderne n’est même pas consommée chez nous. C’est dû à un problème de qualité de la création. Nos artistes ne sont pas formés sur le plan musical. Beaucoup sont autodidactes et n’ont aucune notion théorique de la musique. Ils grattent leur instrument, mais ça ne suffit pas. En matière de musique, il faut comprendre certaines logiques de l’harmonie pour avancer. C’est peut-être la raison pour laquelle les producteurs hors nationaux ne s’y intéressent pas. »
Souleymane Ag Anara est journaliste, il a 27 ans, il vit à Gao, mais c’est à Niamey qu’il vient monter son premier film documentaire, « Les enfants du Sahara », après 6 mois de tournage qui lui ont permis de sillonner le nord du pays à la rencontre d’artistes qu’il n’avait jamais eu la possibilité de rencontrer auparavant.
« Chez moi au Mali, l’épopée mythique du groupe Tinariwen, la relève assurée par Tamikrest et d’autres groupes ayant accès aux scènes internationales permettent d’attirer les journalistes sur les tournées et de toucher une large audience. Au Niger, peu de journalistes s’intéressent à l’actualité musicale. Il n’y a guère que Bombino qui soit vraiment reconnu à l’étranger. C’est ce qui m’a poussé à faire un film. Je ne veux plus accepter que nos histoires soient racontées par des étrangers. C’est à nous de mettre en valeur notre culture et la musique touarègue, dans sa forme traditionnelle ou en accompagnant la création d’aujourd’hui, en encourageant les jeunes artistes. Ils sont nombreux à préférer la guitare aux armes, ça joue partout. Ils n’ont pas les conditions, ils ne sont pas reconnus, mais ils continuent à se faire plaisir et à partager leur musique, coûte que coûte. »
Mais qu’ils lâchent leur guitare, et ils auront tôt fait de retourner alimenter les besoins jamais satisfaits des économies parallèles qui fleurissent dans ces zones de non droit, s’ils n’optent pas pour des choix plus radicaux, histoire de nourrir une excitation, un engagement, qui donnaient du sens à leur vie, grâce à la musique.
Souleymane explique qu’ici comme ailleurs le star système asphyxie le marché de la production musicale non industrielle. Sur les stations de radio qui diffusent de la musique H24, il n’y a pas une seule place pour la musique nigérienne. Ce sont des rappeurs internationaux qu’on entend sur les ondes.
Pour exister à travers leur musique, les artistes n’ont pas le choix. Ils doivent se prendre en main et ne compter que sur leur propre force. Hami Ekawel par exemple se produit depuis les années 1990 au Niger et sur d’autres scènes africaines, voire à l’international. Il n’a jamais sorti d’album.
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Il faudrait des moyens techniques et financiers pour cela, les artistes ne les ont pas, sauf à tomber par chance sur le manager étranger à même de les propulser. Les politiques publiques au Niger n’ont pas créé les conditions nécessaires pour outiller des professionnels de l’accompagnement, structurer une filière, faciliter l’accès aux médias, afin d’exploiter et de valoriser un potentiel que les artistes livrés à eux-mêmes enrichissent malgré tout, selon leur propres capacités d’action, sur la base de leur seule ambition.
Ce constat lié d’avantage à l’absence de moyens qu’à un défaut de volonté politique ou de mobilisation collective a néanmoins permis une prise de conscience qui se traduit par des avancées certes timides, mais réelles. Sur la question du statut de l’artiste par exemple, des perspectives pourraient venir du cadre législatif. Plus anecdotique, mais hautement symbolique, l’Etat a officiellement octroyé en novembre 2014 une parcelle pour la construction d’une maison de l’artiste qui ne semble pas encore avoir vu le jour à Niamey, un signe parmi d’autres que si les temps doivent et peuvent changer, les moyens font encore défaut pour concrétiser ce changement.
« On a coutume de dire que l’art de créer constitue la seule véritable richesse, une richesse inépuisable.C’est dans le sillage de cette conception que l’instauration d’un environnement culturel approprié s’avère une impérieuse nécessité » Ministre en charge de la culture. M. Ousmane Abdou.
Dans son allocution, le Ministre ajoutait alors que la maison de l’artiste serait un acteur déterminant du paysage musical nigérien à travers des services diversifiés comme la professionnalisation des musiciens, la détection de jeunes talents, le soutien aux promoteurs de projets artistiques et l’écoute ou la vente des produits artistiques et musicaux tels que les cassettes.
Cassettes ?
Au-delà de cet anachronisme, pas si anecdotique tant il reflète le décalage entre la réalité musicale du Niger et celle d’autres pays africains, existe-t-il une réelle alternativepour engager un changement profond et combler le retard pris sur l’évolution du marché musical mondial ?
Comme le souligne Alhassane Bilalane, juriste de profession, Président de l’ONG Amane Assistance, antenne de Tchirozérine à Agadez,« la pauvreté est en train de tuer notre musique ». Pour autant, force est de constater que les acteurs, artistes et organisateurs de festivals ne ménagent pas leurs efforts. Ils et elles continuent à porter haut et fort leur volonté de sortir le Niger de l’ornière en matière de développement artistique et culturel.
« Pour espérer un changement, il revient à l’artiste surtout de savoir ce qu’il fait, d’accorder une importance à son art, sa musique, de prouver son attachement à celle-ci, d’utiliser sa musique pour aller contre les préjugés et ce que le terrain politique laisse en friche. C’est donc à l’artiste de montrer que son art contribue au développement, qu’il contribue à l’instauration de la paix, à la cohésion nationale dans le respect de nos diversités. Montrer que son art, sa musique, contribuent au rayonnement de l’économie de notre pays, cela fait partie de l’engagement de l’artiste ».
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Références
http://news.aniamey.com/h/23046.html
Captation acoustique de Bombino à Séville en juillet 2017, Her ténéré (son désert)
*Les ethnies du Niger : Haoussas, Djermas, Zerma sonraï, Peulhs, Kanouris, Gourmatche, Boudoumas, Arabes, Touaregs, Tassawag
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